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Poésie
Ponctuation de Maurice Carême.

- Ce n'est pas pour me vanter,
Disait la virgule,
Mais, sans mon jeu de pendule,
Les mots, tels des somnambules,
Ne feraient que se heurter.

- C'est possible, dit le point.
Mais je règne, moi,
Et les grandes majuscules
Se moquent toutes de toi
Et de ta queue minuscule.

- Ne soyez pas ridicules,
Dit le point-virgule,
On vous voit moins que la trace
De fourmis sur une glace.
Cessez vos conciliabules.

Ou, tous deux, je vous remplace !
Le cancre de Jacques Prévert

Il dit non avec la tête
mais il dit oui avec le cœur
il dit oui à ce qu'il aime
il dit non au professeur
il est debout
on le questionne
et tous les problèmes sont posés
soudain le fou rire le prend
et il efface tout
les chiffres et les mots
les dates et les noms
les phrases et les pièges
et malgré les menaces du maître
sous les huées des enfants prodiges
avec les craies de toutes les couleurs
sur le tableau noir du malheur
il dessine le visage du bonheur.
  
Jour pluvieux d'automne de Michel Beau

Une feuille rousse
Que le vent pousse
Dans le ciel gris-bleu,
L'arbre nu qui tremble
Et dans le bois semble
Un homme frileux,
Une gouttelette
Comme une fléchette
Qui tape au carreau,
Une fleur jaunie
Qui traîne sans vie
Dans la flaque d'eau,
Sur toutes les choses
Des notes moroses,
Des pleurs, des frissons,
Des pas qui résonnent :
C'est déjà l'automne
Qui marche en sifflant sa triste chanson.
Le ticket du toqué de Roland Le Cordier

J’ai des tics
vraiment toc,
je confonds trique
et troc,
stick
et stock,
l’Attique
et l’Ithaque
la cloque
et la clique
le mastic
et le mastoc,
le schnock
et le snack,
le bock
et le bac,
un vrai micmac
pas comique !
J’ai des tocs
vraiment tic
non, euh… des tics
vraiment toc.
  
Si… de Jean-Luc Moreau

Si la sardine avait des ailes,
Si Gaston s’appelait Giselle,
Si l’on pleurait lorsqu’on rit,
Si le pape habitait Paris,
Si l’on mourait avant de naître,
Si la porte était la fenêtre,
Si l’agneau dévorait le loup,
Si les Normands parlaient zoulou,
Si la Mer Noire était la Manche,
Et la Mer Rouge la Mer Blanche,
Si le monde était à l’envers,
Je marcherais les pieds en l’air,
Le jour je garderais la chambre,
J’irais à la plage en décembre,
Deux et un ne feraient plus trois…
Quel ennui ce monde à l’endroit !
  
Quand une ampoule grille de François de Cornière

Quand une ampoule grille
il se passe un moment de gravité.
L’objet est encore chaud.
On le secoue près de l’oreille
et on entend le bruit
du petit fil qu’on voit.
Qui a lâché.
Alors on cherche dans un tiroir
et on monte sur une chaise
jusqu’à la lampe
au-dessus de la table.
Dans le silence des yeux levés
c’est la lumière qu’on cherche maintenant
« à rétablir »
Mais autre chose nous a claqué
entre les doigts pendant ce temps.
Il reste à savoir quoi.
La cigale et la fourmi de Jean de la Fontaine

La Cigale, ayant chanté
Tout l'été,
Se trouva fort dépourvue
Quand la bise fut venue :
Pas un seul petit morceau
De mouche ou de vermisseau.
Elle alla crier famine
Chez la Fourmi sa voisine,
La priant de lui prêter
Quelque grain pour subsister
Jusqu'à la saison nouvelle.
"Je vous paierai, lui dit-elle,
Avant l'Oût, foi d'animal,
Intérêt et principal. "
La Fourmi n'est pas prêteuse :
C'est là son moindre défaut.
Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
- Nuit et jour à tout venant
Je chantais, ne vous déplaise.
- Vous chantiez ? j'en suis fort aise.
Eh bien! dansez maintenant.
La fourmi et la cigale de Raymond Queneau

Une fourmi fait l’ascension
d’une herbe flexible
elle ne se rend pas compte
de la difficulté de son entreprise
elle s’obstine la pauvrette
dans son dessein délirant
pour elle c’est un Everest
pour elle c’est un Mont-Blanc
ce qui devait arriver arrive
elle choit patatratement
une cigale la reçoit
dans ses bras bien gentiment
eh dit-elle point n’est la saison
des sports alpinistes
(vous ne vous êtes pas fait mal j’espère ?)
et maintenant dansons dansons
une bourrée ou la matchiche
  
Le chat et l'oiseau de Jacques Prévert

Un village écoute désolé
Le chant d'un oiseau blessé
C'est le seul oiseau du village
Et c'est le seul chat du village
Qui l'a à moitié dévoré
Et l'oiseau cesse de chanter
Le chat cesse de ronronner
Et de se lécher le museau
Et le village fait à l'oiseau
De merveilleuses funérailles
Et le chat qui est invité
Marche derrière le petit cercueil de paille
Où l'oiseau mort est allongé
Porté par une petite fille
Qui n'arrête pas de pleurer
Si j'avais su que cela te fasse tant de peine
Lui dit le chat
Je l'aurai mangé tout entier
Et puis je t'aurais raconté
Que je l'avais vu s'envoler
S'envoler jusqu'au bout du monde
Là-bas c'est tellement loin
Que jamais on n'en revient
Tu aurais eu moins de chagrin
Simplement de la tristesse et des regrets

Il ne faut jamais faire les choses à moitié.

  

Mon stylo de Robert Gélis

Si mon stylo était magique,
Avec des mots en herbe,
J’écrirais des poèmes superbes,
Avec des mots en cage,
J’écrirais des poèmes sauvages.

Si mon stylo était artiste,
Avec les mots les plus bêtes,
J’écrirais des poèmes en fête,
Avec des mots de tous les jours,
J’écrirais des poèmes d’amour.

Mais mon stylo est un farceur
Qui n’en fait qu’à sa tête,
Et mes poèmes, sur mon cœur,
Font des pirouettes.